La propriété privé c'est le vol ? effectivement, parfois

 

Hermine et Joséphine viennent donc d'embarquer pour leur nouvelle prairie. Je le sais bien, elle vont être amoureusement soignées. Et je sais aussi que je n'avais pas d'autre choix. L'heure est maintenant venue pour elles de se reposer paisiblement de ce voyage et de récupérer.

Il me faut bien admettre qu'au delà de l'émotion, pour cette fin brutale de six semaines de “cohabitation de tous les instants“, je suis “vexé“. Vexé de les abandonner dans cet état. Tout le long du chemin, j'avais bien entendu les exclamations discrètes. Oh ! Qu'ils sont beaux, qu'elles sont belles ! Garçon ou fille, âne ou cheval, mule de temps en temps, les gens ne savaient pas trop. Mais beaux, belles, ça oui, ils savaient et je les entendais bien l'exprimer plus ou moins discrètement. Et tout aussi discrètement, en retour, elles étaient bien un peu ma fierté, les copines. Qui voyage avec des animaux, ne peut qu'être fier de son équipage, et sans trop le montrer, apprécier que ce soit remarqué !

Je me faisais donc une joie, d'arriver à destination, leurs poils toujours nourris et brillants, et leur œil toujours bien vif. Mais là...

Bon allez, ce n'est pas la peine d'épiloguer... Elles sont maintenant parties pour leur nouvelle vie.

Il m'était clairement impossible de monter dans le fourgon avec elles. Petite part de liberté qu'il me reste dans le refus de ce que les circonstances m'imposent : continuer à mettre un pied devant l'autre. Les acariens, les poils qui partent en touffes, les démangeaisons qu'y puis-je maintenant ? Seules me restent mes guiboles pour exprimer mon refus intime que le voyage ne se termine ainsi. Je sais aussi, pour l'avoir souvent expérimenté, combien le mouvement est, dans de telles circonstances, mon joker. Celui qu'avec les tripes il me faut sortir pour dépasser puis digérer, l'émotion trop contrariante.

Auparavant, j'ai rapidement transféré, des sacoches au sac à dos que m'a apporté Chris, ce qui me sera nécessaire. Vite fait, faire un tri ; je prends, je ne prends pas ? Pas trop de temps pour réfléchir, Chris et les copines doivent être au pré cette après midi, puisque le véto doit passer : autonomie - légèreté, légèreté - autonomie, arbitrage rapide au fur et à mesure que je dépouille les sacoches, de ce que je glisse, ou pas, dans le sac à dos. Voilà qui est fait. « Allez fiche le camp » que je glisse à Chris. Pas envie de m'épancher.

Je me saisis du sac. Oh ! M'est avis que j'ai un peu trop privilégié l'autonomie ! Voilà quelques années que je ne me suis pas chargé d'un tel sac à dos. De plus celui-ci n'est pas le mien. Je peine à trouver un réglage qui me convienne. zut ! Mais déjà je suis sur la route et n'insiste pas trop. J'enquille le chemin d'un bon pas. Je souhaite atteindre Saint Bertrand de Comminges, et ai, pour une fois, réservé l'étape dans une halte des pèlerins de Compostelle.

Il fait une bonne quinzaine de kg le sac, et j'ai mal aux pieds. Terrible cela, mal aux pieds. Depuis le temps que je marche sur les sentiers de montagne, je ne connaissais pas. Ou bien avais-je oublié ! Sans pitié ces longueurs sur le goudron, j'ai beau shunter, finasser chercher le sentier, couper dans les prairies, il reste toujours des portions inévitables. J'en ai avalé du goudron ! Depuis le sud des Causses, à chaque fin d'étape, je suis sur le qui-vive. Protection du pied le matin, picotement insidieux qui commence à poindre en approchant de la fin d'étape ; signe qu'il est temps de trouver l'emplacement où je me poserai. J'active alors le petit mouvement des orteils qui soulage quelques instants la plante. Pas le droit de laisser se former l'ampoule...

Je suis donc bien mis au pli lorsque j'aperçois au bout de la ligne droite qui traverse la plaine, la fière silhouette de la cathédrale. La ligne droite... Plus court chemin d'un point à un autre ! C'est bien ce qu'indique la carte, un bon et large chemin. Un chemin, même en partie goudronné, qui conduit en ligne droite, au pied du promontoire, à la ville basse de Saint Bertrand.

Aussi, quelle n'est pas ma surprise de voir la petite route soudain bifurquer à droite. Angle droit. Je vire donc à droite, incrédule fait quelques mètres et pose le sac : “Ok, je suis fatigué en cette fin d'étape, j'ai dû louper quelque chose dans ma lecture de la carte“. Je reprends, examine l'enchaînement, les points de repère... Non, pas d'erreur possible, c'est bien cela,. Je n'en crois pas mes yeux, la petite route, cheminement ancestral de centaines de pèlerins, a donc été déviée pour laisser place à une sévère clôture et à une uniforme exploitation de fruitiers. Comment les gens du pays ont-ils pu ainsi nier leur propre histoire et laisser faire cela ? Il y a quelque chose d'insupportable, une insulte au bien commun, un mépris qui me rend cette clôture et celui qui l'a posée méprisables. Je reviens sur mes pas, glisse mon sac entre 2 rangs de barbelés, et m'y faufile à mon tour. La terre est nue, les arbres alignés, contraints dans l'axe imposé, d'assurer leur quota de production. L'anarchie végétale n'a pas sa place ici. Surtout ne pas gêner la machine. Décidément la vie est bien peu aimée par ici. Pas de doute permis, c'est donc moi l'importun ; le vivant bipède se doit donc d'être ainsi sévèrement détourné de la ligne droite, le chemin naturel et ancestral a bel et bien été accaparé.

Je trace entre les lignes. Enfin sorti de celles-ci, je longe la clôture qui suit la route, afin de la franchir en son point le plus commode.

Apparaît le carrosse ! Il vient de tourner sur la route, et roulant au pas, arrive dans ma direction. Il ralentit encore. Coupé BMW, gente demoiselle à sa dextre, les féodaux ici ne se contentent pas du plus vulgaire équipage, ni de la plus campagnarde compagnie. Le prince descend doucement la vitre, et du bas de son carrosse me lance :

« Vous savez que vous êtes sur une propriété privée, monsieur ? »

Aurai-je donc à faire à l'accapareur exploitant ? Bien luxueux carrosse ma foi pour un agriculteur !

« C'est possible, mais monsieur, ce dont je suis certain par contre, c'est que je suis sur le trajet du chemin qui conduit à Saint Bertrand. Comment se fait-il qu'il soit ainsi clôturé et fermé au passage ?

- Pour éviter les dégradations. Le chemin ne passe plus par là !!! »

Voilà qui est bien connu, le pèlerin comme le randonneur, manant sur la fin d'étape, ne peut qu'être un délinquant en puissance.

«  Il ne m'est jamais arrivé de dégrader quoique ce soit. Randonneur j'ai plutôt un total respect pour le travail du cultivateur... »

Mais je sens bien les picotements au fond de la poitrine. L'indécence de cet accaparement du bien commun par ce triste baronnet me fait bouillir. je le crains, je risque de ne pas être très diplomate. Le complément de réplique tombe donc avant que je n'ai tourné ma langue dans ma bouche, et me glissant entre les barbelés :

« Mais par contre, j'ai bien du mal à avoir du respect pour ce genre d'exploitation, qui aliène le chemin commun.

-Ah ! Et vous faite une différence entre un cultivateur et un exploitant ? »

La réponse était trop facile et tient du lieu commun :

« Oui, simplement l'exploitant exploite, là où le cultivateur cultive ».

Clôture franchie, je tourne le dos et reprends mon chemin, le carrosse ne fait pas plus demi-tour, que je ne me retourne ; on en reste là. Mais je regrette, c'est sorti trop vite, dommage de n'avoir su exprimer un peu plus posément qu'à mon sens, il ne viendrait probablement jamais à l'idée de celui qui cultive la terre d'aliéner ainsi le chemin par lequel tout un chacun va depuis toujours d'une terre à l'autre. Par contre, lorsqu'il s'agit effectivement d'exploitation...

Arrivé, à Saint Bertrand de Comminges, j'apprendrai qu'effectivement, le sieur est connu pour n'être “pas trop commode“ ; Euphémisme ? La question aurait donné lieu à débat localement, mais semble-t-il le fait est entériné depuis 3 ans, le chemin n'est plus. Corruption ? Comment ceux qui sont en charge de la gestion du bien commun peuvent-ils ainsi se soumettre ? La féodalité est donc bien toujours d'actualité dans certaines campagnes !

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Crédit photos :
Merci aux "muletiers - photographes" : Olivia Bousquet - Jacques Chenel - Claire Laurens - Olivier Michaud - Genviève Mitha Cornier - Jessica Pion Roux - Jean Claude Rivoal - Paul Jeitz - Hervé Magnin - Nicole Texier

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